- DEPLACEMENT AUX ETATS-UNIS INTERVENTION DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, M. BERNARD KOUCHNER, AU "CENTER FOR STRATEGIC AND INTERNATIONAL STUDIES"

(Washington, 20 septembre 2007)

(extraits)

(…) Alors, après ce constat d’une relation qui n’a en fait jamais été rompue, après ce rappel d’une amitié fondée sur l’histoire et les valeurs profondes de deux peuples souvent jumeaux, après cette affirmation répétée d’une constante exigence de franchise, comment incarnerons- nous ensemble le renouveau tant annoncé de nos relations ? Si nous devons rester francs, y compris dans les désaccords, et si nous n’avons jamais cessé d’être amis, quelle sera donc cette nouvelle ère qu’ensemble nous souhaitons ouvrir ?

Les pires crises de la relation transatlantique en général, et de la relation franco- américaine en particulier, n’ont jamais porté sur les relations transatlantiques, mais sur le reste du monde. Je vous propose donc de porter notre regard au-delà de l’Atlantique.

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Je commencerai en évoquant les crises les plus immédiates, avant de parler tout à l’heure des défis plus globaux que nous avons à relever.

En évoquant les crises, je pense d’abord au Moyen-Orient. Comme vous le savez, la diplomatie française est engagée activement dans la région. Je suis moi-même allé il y a un mois à Bagdad, première visite depuis vingt ans d’un ministre français des Affaires étrangères et première visite d’un officiel français depuis la destitution de Saddam Hussein. Et j’étais la semaine dernière en Israël, en Palestine, au Liban, en Jordanie et en Egypte. Ces questions figurent bien sûr à l’ordre du jour de tous mes entretiens avec Condoleezza Rice, que je rencontrerai demain.

Au Moyen-Orient, le paysage est aujourd’hui caractérisé par une interdépendance croissante des crises. Les tensions se sont aggravées, voire généralisées sur un "arc de crise" qui s’étend de l’Iran et l’Afghanistan au Liban, en traversant l’Irak, la Syrie et les Territoires palestiniens. Au-delà de ce phénomène, je vois beaucoup d’éléments communs à ces foyers de tensions et de conflits. Ils indiquent autant de défis auxquels nous sommes confrontés. Le plus frappant c’est l’érosion de la puissance militaire, comme le montrent aujourd’hui la situation en Irak, des résultats incertains de la guerre d’Israël au sud Liban à l’été 2006, et des difficultés de l’OTAN en Afghanistan. Ces problèmes tiennent à la prédominance des conflits asymétriques et surtout, j’en suis convaincu, de la difficulté à intégrer l’outil militaire dans une stratégie politique.

Que l’on me comprenne bien : je ne dis pas que la puissance militaire n’est plus nécessaire ou efficace. Mais je sais que, sans dimension politique, l’expression de la puissance est, paradoxalement, fragile. Plus que jamais, le diplomate et le soldat, les deux figures symboliques des relations internationales identifiées par Raymond Aron, doivent travailler ensemble.

Gagner la paix après la guerre est désormais le défi majeur, qui nous force à définir une nouvelle approche de la puissance : "hard power et soft power", pour reprendre la distinction de Josef Nye, doivent être conjugués de façon adéquate pendant et après un conflit pour aider les pays à reconstruire ou établir des institutions solides, et leur gouvernance : des Etats à reconstruire comme l’Irak, à consolider comme le Liban, à construire comme l’Afghanistan, ou à créer de toutes pièces, comme en Palestine. Avec souvent, reconnaissons-le, des limites notre efficacité.

C’est pourquoi, pour démêler cet écheveau de crises, il nous faut traiter chacune avec lucidité et détermination.

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(…) Et je pourrais vous parler de l’Afghanistan, où nos deux pays travaillent ensemble sur le terrain. Mais je préfère garder ces sujets pour notre discussion et profiter du temps qu’il me reste pour élargir la perspective et en revenir à mon point de départ : la relation fructueuse et complexe qui unit nos pays.

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Mesdames et Messieurs, je le disais en commençant : nous avons tendance à débattre de la relation transatlantique comme si nous étions coupés du monde. Or, le monde bouillonne autour de nous. Des puissances émergentes s’affirment, des visions révisionnistes de l’ordre actuel se font jour. La vraie question c’est comment joindre nos efforts pour peser sur le monde dans un sens conforme à nos intérêts et à nos valeurs. C’est là qu’il faut chercher les signes de cette amitié renouvelée que j’évoquais tout à l’heure. Nous devons ici introduire la dimension européenne. La France est de retour en Europe. Nous comptons nous investir pleinement dans l’intégration européenne. C’est la vocation de la France et son horizon, en particulier dans la perspective de la présidence française de l’Union européenne au second semestre 2008.

Faire de l’Union un acteur global sur la scène internationale sera au coeur de nos priorités. Peut-être le savez-vous déjà. Cela signifie développer la Politique européenne de sécurité et de défense. Je pense plus largement à l’exercice de révision de la Stratégie européenne de sécurité approuvée par le Conseil européen en décembre 2003 et que nous allons engager, si nos partenaires européens en sont d’accord.

Bien sûr, ce document n’est pas comparable à la stratégie de sécurité d’un Etat nation comme les Etats-Unis ou la France. Mais il constitue le début d’un corps de doctrine pour la politique étrangère de l’Union européenne et contribuera à créer une culture commune de sécurité.Faut-il encore le répéter ? Une montée en puissance de l’Europe n’est en rien incompatible avec la relation transatlantique. Toutes deux, au contraire, se renforcent et se complètent. Autant que les Européens eux-mêmes, les Américains ont besoin - et personne n’en doute ici - d’une Europe forte. L’Europe, comprenez-le bien, a une vocation évidente à renforcer son unité politique et militaire. Première puissance économique du monde, son poids stratégique reste faible. Pour défendre nos valeurs et nos intérêts, nous avons besoin de créer une défense européenne crédible. Ce qui est en jeu, c’est tout simplement une certaine idée de l’Europe. Nous n’empêcherons pas certains, ici ou en Europe, de croire que cette entreprise est bâtie en opposition à la puissance américaine. Cela n’aurait pas de sens. Comme pour le marché unique il y a quinze ans, comme pour l’euro il y a moins de dix ans, l’Amérique est passée à propos de la défense européenne de l’hostilité au scepticisme, puis du scepticisme à l’acceptation - la prochaine étape doit être le soutien. Grâce à cela, nous, les Européens, sommes aujourd’hui les seuls, parmi vos alliés, à disposer d’une capacité de projection de stabilité à l’extérieur, par une combinaison de moyens, qu’ils soient financiers et commerciaux, positifs (l’aide au développement, l’assistance économique) ou négatifs (les sanctions), ou encore, bien-sûr, les outils diplomatique et militaire. En ce moment même, nous sommes en train de préparer une mission militaire européenne autonome dans l’Est du Tchad et dans le Nord-Est de la République de Centrafrique, pour répondre à l’appel des Nations unies et traiter la crise du Darfour dans toutes ses composantes. Parmi les leviers dont dispose l’Europe, n’oublions pas l’influence et l’attraction qu’elle exerce sur son voisinage. Grâce à la réussite de notre intégration et grâce à notre volonté politique commune, nous sommes aujourd’hui en mesure, bien plus qu’il y a une dizaine d’années, d’agir sur notre environnement immédiat.

Je voudrais ici dire un mot du Kosovo. Là aussi, nos visions convergent, même si notre point de vue est naturellement plus aigu, car le Kosovo est à nos portes. Il l’est au sens géographique, mais il l’est surtout au sens politique du terme. Le Kosovo est en Europe. La perspective européenne des Balkans a été réaffirmée au sommet de Zagreb en 2000, sous présidence française, puis au Conseil européen de Thessalonique. C’est pour ces deux raisons, géographique et politique, que le Kosovo est d’abord une question européenne. Il y avait des risques à maintenir le statu quo ; il y en avait aussi à agir. Ensemble, en soutenant les conclusions du plan Ahtisaari et le principe d’une indépendance supervisée du Kosovo, nous avons considéré que le premier point l’emportait sur le second. A notre initiative, le Groupe de contact et la Troïka poursuivent actuellement leurs efforts pour renouer le dialogue entre Serbes, Albanais, et Kosovars. Je voudrais dire ici combien nous comptons sur l’appui des Etats-Unis à une solution européenne. L’enjeu, je le répète, c’est pour les Européens, leur crédibilité à stabiliser leur environnement, et notre identité dans une Union ouverte aux Balkans. Il est donc essentiel que nous restions unis si nous voulons éviter que ne se reproduisent les terribles dérapages du passé. La politique extérieure de l’Union européenne est née dans les Balkans, elle ne doit pas périr dans les Balkans. Vous, Américains, avez tout à gagner au développement de la politique européenne de sécurité et de défense. Nous avons bien conscience que vous ne pouvez pas, que vous ne souhaitez pas intervenir partout dans le monde, à chaque nouvelle crise. Il est donc de votre intérêt que nous puissions le faire.

Je ne vois pas de situation dans laquelle nous agirions de façon contradictoire avec vos intérêts ou avec ceux de l’OTAN. L’OTAN qui reste un pilier de notre politique de défense, au cúur de la relation transatlantique. L’OTAN qui, c’est vrai, fait l’objet de discussions en France, s’agissant de notre relation avec l’organisation et de notre place en son sein. N’exagérons pas cependant l’enjeu concret qui s’attache à ces discussions. Beaucoup de chemin a déjà été parcouru. Notre place à l’OTAN, notre rôle au service des objectifs poursuivis en commun, nous les tenons déjà par notre contribution, tant financière qu’opérationnelle. Nous avons été constamment présents, pendant l’opération aérienne au Kosovo en 1999 à laquelle nous étions le premier contributeur aérien, puis au sein de la KFOR, force que nous commandons aujourd’hui, et en Afghanistan depuis la mise en place de la FIAS. Mais soyons clairs : ce n’est que dans le cadre du renforcement de la défense européenne que nous examinerons comment notre place au sein de l’OTAN pourrait évoluer. Deux Livres blancs sont en préparation en France, l’un sur la défense et la sécurité, l’autre sur la politique étrangère et européenne. Le débat sur l’OTAN sera mené calmement, avec sérieux et exhaustivité, sans tabou ni précipitation, en y associant les parlementaires et l’opinion publique française. Dans cet esprit, il importe aussi de renforcer le contenu stratégique de la relation bilatérale entre l’Union européenne et les Etats-Unis. On voit bien aujourd’hui, face au terrorisme et aux crises de prolifération, la vraie raison d’être de cette relation. Le CSIS avait vu juste lorsqu’il a lancé, en 2004, un dialogue transatlantique de haut niveau sur le terrorisme. Renforçons et élargissons ce dialogue, tout en replaçant notre coopération opérationnelle au jour le jour dans une approche stratégique plus large. Un tel dialogue stratégique viendra enrichir la relation transatlantique et compléter ce que nous faisons à l’OTAN, sans bien-sûr s’y substituer. Tout le monde y gagnerait.

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Mesdames et Messieurs, toutes ces questions nous renvoient aux principes qui doivent guider l’ordre mondial, cet ordre que les Etats-Unis et l’Europe entendent rénover. L’environnement international est aujourd’hui façonné par deux séries de forces. D’un côté, il y a la logique de la mondialisation, avec ses réseaux qui fabriquent de l’interdépendance, mutualisent les opportunités, les risques et les crises. Il y a l’émergence d’acteurs nouveaux, la montée en puissance d’une conscience politique transnationale avec tout ce qu’elle implique de possibilités pacifistes ou belliqueuses. De l’autre, il y a la logique de la géopolitique et le retour ces dernières années des politiques de puissance : il semble que chaque semaine la Russie annonce un nouveau système d’armes, et nous n’avons pas encore tiré toutes les implications pour notre sécurité de l’essai antisatellite chinois du 11 janvier dernier. Alors, quelles règles du jeu mettre en place pour faire face à ces évolutions ? Après la Seconde Guerre mondiale, nous avions ensemble réussi à configurer le monde en environ dix ans, entre 1945 et 1955. Ce fut la mise en place du système multilatéral autour de l’ONU, la création des blocs, les débuts de la construction européenne, les alliances - OTAN, Pacte de Varsovie. Les bouleversements entamés dans les années 1989-1990 ont remis en cause la plupart de ces constructions. Mais nous n’avons pas encore réussi, comme après 1945, à créer un nouvel ordre international, ni même à adapter de manière satisfaisante le précédent. C’est là que nous avons entre nos mains une responsabilité majeure : faire en sorte que la multipolarité de fait favorise la stabilité, ce qui est loin d’être acquis. Pour cela, il s’agira surtout de la transformer en un multilatéralisme efficace, dans lequel nos grands partenaires - la Russie, la Chine et les grands pays émergents comme le Brésil, l’Inde, l’Afrique du sud - assumeraient leur part de responsabilité. Travailler à donner du sens au monde d’aujourd’hui, c’est nous projeter dans celui de demain. Serons-nous capables de développer et d’inscrire dans la réalité une vision commune ? J’en suis sûr. C’est l’une des clés de la paix. Les Etats-Unis et l’Union européenne sont aujourd’hui les deux acteurs mondiaux qui travaillent ensemble à un monde meilleur, plus juste et plus sûr. Un monde dans lequel nos enfants et nos petits-enfants seront heureux de grandir. Je vous remercie./.

Dernière modification : 01/10/2007

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