Femmes militaires à l’épreuve de l’Afghanistan

Femmes militaires à l’épreuve de l’Afghanistan

Elles ont toutes en commun cet esprit d’aventure et d’engagement, cet attrait pour l’action qui les a poussées à prendre l’uniforme pour entrer dans l’armée. Pendant une période de 6 mois environ, elles ont, selon leur profil et leur mission, servi leur pays sur ce théâtre d’opération particulièrement dangereux. La rédaction a recueilli leur témoignage, marqué par leur regard de femme, de mère, d’épouse et par leur expérience militaire au sein d’une culture foncièrement différente.

« - Vous allez à Kaboul !

- Pour quelle mission ?

- Enseigner les marchés publics en Afghanistan ».

Comme tous les militaires envoyés sur un théâtre d’opérations, les militaires féminins sont entraînés pour les départs en missions et s’y préparent. Mais il n’est pas toujours évident de préparer sa famille. « Quand votre gamine de 6 ans vous demande qui la gardera quand vous serez morts (son mari est également militaire), il est dur de trouver la réponse juste », confie-t-elle.

Pour le sergent L. B., partie 6 mois à Kaboul, « la durée était pour moi un facteur d’appréhension qui a remis beaucoup de choses en question, notamment la confiance avec mon conjoint et la fidélité avec mes amis. Mais c’était une chance inouïe de partir car le rêve qu’on nous décrit en entrant dans l’armée se réalise » .

Pour celles qui ont un conjoint militaire, la séparation est plus facile car celui-ci comprend la situation. Pour les autres, la situation est plus délicate. Le caporal-chef A. F. et le capitaine F. J. ont plus difficultés à convaincre leur époux. « Me sachant dans un pays à risques et entourée d’homme, mon conjoint n’était pas rassuré : resterons-nous fidèles et complices malgré cette césure ? » La réflexion avec leurs proches est longue. « Il fallait les rassurer, même si je ne l’étais pas totalement moi-même », avoue le caporal-chef.

« Me sachant dans un pays à risques et entourée d’hommes, mon conjoint n’était pas rassuré »

La pression, mais aussi l’impatience de partir, motivent ces jeunes femmes. « J’attendais mon départ avec impatience mais une semaine avant, on réalise vraiment les risques encourus », explique l’adjudant S. R.

Et toutes se posent la même question avant le départ : « Serais-je capable physiquement et psychologiquement d’assurer cette mission ? ». « Serais-je assez robuste pour porter un sac à dos de 40kg ? », s’interroge le caporal-chef A. F., chargée du déminage des routes.

Le commandant V. G. est le conseiller génie du Général commandant la Brigade La Fayette , à Nijrab. Durant 15 jours, elle quitte l’état major pour construire avec son équipe un COP (poste de combat avancé) au profit de l’armée nationale afghane (ANA), à l’entrée de la vallée de Bédraou. Ils sont l’objet de plusieurs attaques. « L’Afghanistan c’est vraiment la guerre : je me suis entraînée 20 ans pour savoir me servir de mon arme et là-bas, j’ai eu mon premier baptême du feu. Quand vous êtes aux commandes dans ce genre de situation, il faut réfléchir très vite et vous n’avez pas le droit à l’erreur, surtout quand vous êtes une femme. On vous teste plus ».

« Quand vous êtes aux commandes dans ce genre de situation, il faut réfléchir très vite et vous n’avez pas le droit à l’erreur, surtout quand vous êtes une femme »

Le caporal-chef F. appartient au premier détachement de la compagnie Buffalo, du nom de l’imposant véhicule chargé d’ouvrir les itinéraires piégés, « Avec mon véhicule DEPM (détecteur électromagnétique portable de mine), je sécurisais la route afin de détecter les IED pour que les militaires puissent circuler. Le risque était qu’un IED explose et malgré nos recherches, l’un d’eux a explosé et deux camarades y sont restés. Je me suis sentie coupable et bouleversée », livre-t-elle. « Etre là pour protéger mes camarades et me surpasser, c’est une expérience qui n’est pas anodine, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver, il faut toujours être sur le qui-vive, c’est le risque du métier » .

L’adjudant S. R. et le capitaine F.J. appartiennent au service de santé des armées. Le capitaine audite et ravitaille les 23 postes de secours du théâtre. L’adjudant-chef offre des soins médicaux aux forces françaises déployées ainsi qu’une aide médicale à la population afghane. « Le travail d’infirmière en OPEX n’a rien à voir avec celui qu’on fait en France. On gère seule et quotidiennement des cas graves, c’est stressant, mais très valorisant », affirme-t-elle.

« Mon regard de femme apportait une sensibilité différente »

« C’est un théâtre très vivant mais éprouvant, il m’arrivait souvent de commencer à 7h30 et de terminer la journée à 23h30, on sauve des vies et on se sent vraiment utile ! » , explique le capitaine.

Le capitaine M. D., médecin adjoint dans un poste de secours à Tora accompagne les convois militaires sur le terrain : « Les principaux risques sont les accrochages évidemment. Il y a des contacts de tir réguliers. Mais il y a aussi les risques d’accident de la circulation car les pistes de montagne sont mauvaises et dangereuses. Nous avons eu un mort et un blessé grave à cause d’un blindé qui a glissé dans un ravin. »

Au quotidien, le fait d’être une femme apporte un point de vue différent dont les hommes sont parfois heureux de profiter. « Certains militaires de mon équipe sont venus se confier à moi sur leur femme, leur famille. Car en dehors du fait que je sois militaire, mon regard de femme apportait une sensibilité différente, et les incitait à se confier plus facilement », se rappelle l’adjudant M. B. Quant au commandant V. G., cette sensibilité féminine s’est particulièrement manifestée dans les moments difficiles. « Quand on a perdu notre sous-officier, les hommes sont venus me parler comme à une confidente. D’ailleurs mon surnom tout au long du séjour fut « maman ».

« Leur regard, tout simplement parce que je suis une femme qui porte l’uniforme, me mettait mal à l’aise »

Pour le caporal-chef A., il faut malgré tout « s’imposer, avoir du caractère et se comporter comme un vrai soldat sinon les préjugés jaillissent. »

Etre une femme militaire française au contact de la société afghane, c’est aussi une pression psychologique. Le commissaire S. B. se souvient de situations particulièrement difficiles : « le contact avec les militaires afghans que je croisais tous les jours.. » Une perception différente de la femme qui la confronte à des réactions surprenantes. « Je suis allée visiter une école militaire afghane pendant les vacances. Les hommes avaient déjà entendu parler de moi : une femme au commandement, c’est très mal vu (..). Quand je suis arrivée, en me voyant, la troupe entière a perdu le pas de surprise (…) » .

Le commandant B. travaille avec deux Afghans dans un bureau commun. « La première fois lorsqu’ils sont partis faire leur prière, ils m’ont enfermée à clef dans le bureau. Quand je leur en ai demandé la raison, ils m’ont rétorqué, surpris : « Le problème ? Mais on est en Afghanistan ! On ferme pour pas que vous soyez embêtée par les hommes qui travaillent ici. »

Pour le commandant G. et l’adjudant R., le contact avec l’ANA se passe bien : « peut-être est-ce liée au respect du grade ? » s’interrogent-elles.

« Une Afghane est venue m’embrasser »

Quant à la population, elle n’émet pas d’hostilités particulières. « Ils continuent de vivre sans trop se préoccuper de nous », se remémore l’adjudant M. B. « Sans pouvoir sortir dans Kaboul, nous avons cependant été en contact avec la population, poursuit-elle, gardiens, interprètes, personnel afghan…notamment lors d’un marché que les Afghans venaient faire dans le camp américain. Une fois, j’ai croisé le regard d’une Afghane venue vendre ses vêtements. Elle n’avait pas de burqa mais un tailleur et un léger voile. Elle a tellement été surprise et heureuse de voir une fille en treillis qu’elle est venue m’embrasser. »

La situation des femmes afghanes interpelle les Françaises portant l’uniforme. « J’ai déjà vu des femmes monter dans le coffre des taxis, probablement pas dignes de la banquette arrière… », ajoute l’adjudant.

Elles sont également toutes choquées par la rudesse du pays : « aucune verdure », décrit L. B. « Lors de missions d’aide à la population (CIMIC), j’étais en contact avec la population afghane et je la respecte, car les habitants vivent dans des conditions très difficiles : pas d’accès à l’eau courante, des habitations et du matériel rudimentaires, des enfants pieds nus dans la neige. Mais ils ne se plaignent pas », relate A. F.

Quand au commissaire B., ses mots sont aussi abrupts qu’explicites : « Ce qui se passait dehors était tellement dur qu’on ne pouvait y croire. J’ai préféré prendre du recul pour me protéger. »

« J’ai vraiment eu l’impression de participer à l’amélioration de cette mission en Afghanistan »

L’expérience fut forte pour chacune d’entre elles. Le commissaire B. a préféré rester en Afghanistan pour Noël afin d’éviter le choc d’un deuxième départ à ses filles. « A mon retour, j’ai bien mis 6-8 mois pour me remettre dans le bain : je ne savais plus en quelle classe étaient mes filles. »

« C’est très difficile de reprendre ses habitudes, de revoir tout le monde, de revenir dans le train-train quotidien », explique L. B. « Le plus dure est d’essayer de décrire ce que nous avons vécu à nos proches et de passer d’un dépaysement à un autre. Cette césure de 6 mois m’a apporté beaucoup au niveau humain et professionnel. Ce fut avant tout un jeu d’urgences et de priorités. Cela dit, j’ai vraiment eu l’impression de participer à l’amélioration de cette mission en Afghanistan », poursuit-elle.

Le commandant G. a trouvé la mission passionnante, mais éprouvante. « On ne revient pas d’Afghanistan comme des autres pays : l’expérience militaire est réelle. Quand vous perdez un homme, quand vous voyez des gamins de 20 ans brulés gravement au combat, vous vous ne pouvez pas vous empêcher de vous interroger sur votre engagement militaire. » Aux femmes qui partiront, elle donne ce conseil : « il ne faut pas jouer à la femme Rambo. Le tout est de rester soi-même et la militaire se substitue aux femmes que nous sommes. »

« Cette expérience est l’aboutissement de 10 ans de préparation »

Le caporal A. F. a tiré des conclusions sur sa personne. « Je me connais mieux dans l’effort maintenant, cette expérience m’a changée. »

S’agissant de la population afghane et de la condition de la femme, « c’est une expérience qui marque, mais il faut voir les choses avec objectivité et vigilance », observe M. D. Malgré toute l’indignation qu’on éprouve, « il faut accepter qu’on n’y pourra rien changer et comprendre la limite des cultures », ajoute l’adjudant B. Mais cette dernière est au moins sûre d’une chose, tout comme le capitaine F. J., qui parle de « la meilleure expérience de sa vie » : c’est la fierté ressentie en tant que femme militaire à accomplir concrètement ce pour quoi elle s’est engagée dans l’armée. « A mon retour je me disais que je ne voudrai jamais y retourner, mais maintenant, mon besoin d’adrénaline me reprend et je ne pense qu’à ça ! » Pour l’adjudant R., « cette expérience est l’aboutissement de 10 ans de préparation, j’ai réalisé le rêve qu’on m’a décrit en entrant dans l’armée ».

Auteur : Marguerite de Baudouin et Marine Castres

Source : site du ministère de la défense

Dernière modification : 20/10/2014

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