Le CEMA devant le Collège de l’OTAN

Intervention du général d’armée Jean-Louis Georgelin devant les membres du Collège de Défense de l’OTAN le 25 septembre 2009

Mesdames, messieurs,

Il y a trois semaines déjà, un général français a pris le commandement de l’Allied Command Transformation à Norfolk. Cette nomination du général Abrial à un poste clé de l’OTAN concrétise la décision prise plusieurs mois auparavant par le président Sarkozy.

Tout autant que le symbole de la participation pleine et entière de la France au fonctionnement de l’organisation, cet événement traduit la volonté de notre pays de jouer un rôle actif dans les évolutions de notre Alliance au tournant de ses 60 ans.

L’OTAN occupe une place centrale au sein de mes dossiers quotidiens.

Je m’y implique d’autant plus que la participation des armées françaises aux structures de l’Alliance n’est pas sans conséquences en termes de ressources humaines, d’organisation de notre outil de défense ou de choix capacitaires.

De plus, cette participation de la France ne se résume pas seulement à la mise en cohérence du niveau de ses responsabilités avec celui de ses contributions aux opérations et aux budgets de l’Alliance.

Elle résulte bien des conclusions de l’analyse de l’environnement stratégique que nous avons conduite à l’occasion de la rédaction du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale en 2008.

Vous comprendrez donc aisément toute l’importance que j’attache aux travaux de rédaction du nouveau concept stratégique de l’Alliance, comme aux indispensables réformes qui en découlent.

Et, par conséquent, en cette période essentielle pour tous les membres de l’Alliance, je voudrais partager avec vous les questions et certitudes que j’ai au sujet de l’avenir de l’OTAN.

Tout d’abord, je partirai d’une évidence : les nations doivent répondre aux besoins de sécurité de leurs populations.

Aux besoins traditionnels que sont la surveillance des territoires, la protection des intérêts nationaux et la capacité de réagir face à une surprise stratégique, s’ajoutent aujourd’hui ceux qui résultent d’autres espaces de conflictualité - cyberespace, accès stratégiques aux ressources, Grand Nord...

Nous devons donc d’abord nous interroger sur ce que les nations veulent confier à l’OTAN, ou bien à d’autres organisations - UE, ONU, OSCE…

Nous devons saisir l’opportunité offerte par la réflexion sur le concept stratégique pour définir la forme que doit prendre notre système transatlantique de défense collective.

Le débat sera sûrement riche et intense. Il devrait pouvoir s’appuyer sur les résultats des réflexions déjà réalisées ou en cours.

Je pense aux « futurs multiples » d’ACT, à la Quadriennal Defence Review américaine, et aux nombreux livres blancs ou verts des différents pays, ainsi qu’aux travaux du groupe d’experts dirigé par madame Albright.

Je regrette d’ailleurs que dans sa sagesse l’Alliance n’ait considéré aucun militaire comme suffisamment sage pour faire partie du groupe d’experts.

Cependant, en tant que responsable militaire, je voudrais partager avec vous trois grandes questions auxquelles il me semble essentiel d’apporter des réponses.

Première question : qu’entendons-nous par alliance militaire ?

Cette question est fondamentale à mes yeux car elle touche à la nature même de l’OTAN et de son fonctionnement.

Dès lors, nous devrons nous interroger sur sa signification face à des menaces de plus en plus complexes.

Des menaces qui affaiblissent la frontière entre sécurité intérieure et extérieure.

En effet, leur traitement nous impose une approche plus large et nous devrons en tirer toutes les conclusions en termes de coordination entre les divers niveaux d’action, de partage du renseignement, de coopération inter-agences...

De plus, quelle est la signification d’une alliance militaire quand la réponse aux crises n’est plus purement militaire ?

Mettre sur pied des forces projetables, interopérables, au travers d’une nouvelle NRF ne suffira pas si elles ne s’inscrivent pas dans une approche « globale ».

De même, quelles ripostes l’OTAN peut-elle mettre en œuvre face à des attaques non militaires ?

Quelles que soient ces interrogations, il m’appartient en tant que CEMA de souligner l’importance de la spécificité des opérations militaires.

La remise en cause ou l’affaiblissement de cette spécificité serait de nature à réduire notre efficacité.

La seconde grande question concerne le sens du lien transatlantique aujourd’hui ; le sens de la cohésion et de la solidarité de l’Alliance.

Interrogation immédiate : face à des menaces de moins en moins territoriales, voire des menaces dématérialisées, l’article 5, fondement de l’Alliance, couvre-t-il tout le spectre des situations que les nations auront décidé de confier à l’OTAN ?

Ensuite, que représente la notion de solidarité ?

Cette notion constitue la pierre angulaire d’une Alliance. Elle détermine le degré de sincérité des engagements d’une Nation au profit de la défense collective.

Que cette solidarité s’exprime au travers des aspects opérationnels ou financiers, elle ne doit pas entraver la conduite des opérations.

Or, aujourd’hui, de nombreuses difficultés apparaissent par manque de précision de ce que les membres de l’Alliance placent derrière cette solidarité.

Les nations sont-elles prêtes à déléguer plus à la chaîne de commandement militaire de l’OTAN pour renforcer l’efficacité collective ?

C’est bien dans un engagement commun et sans restriction que devrait se conjuguer la solidarité.

L’OTAN devra aussi clarifier la situation en matière de financement des opérations et de financements communs.

Sur ce point précis, s’il me semble légitime de vouloir élargir le champ des financements communs, il convient également de faire preuve de réalisme.

La France, comme la plupart des autres alliés, ne peut pas financer deux budgets de la défense.

Nous atteindrons rapidement les limites du système si nous devons financer deux fois notre participation aux opérations.

Qui plus est, cette expression de la solidarité, qui se mesure avant tout sur le terrain, soulève quelques interrogations sur le plan financier dès lors que 5 pays contribuent à 75 % des budgets.

L’OTAN ne pourra pas non plus faire l’économie de traiter d’autres problématiques fondamentales, et en particulier celle de la dissuasion.

Sur ce sujet, je soulignerai simplement que le Livre Blanc français maintient la place centrale qu’occupe la dissuasion nucléaire dans notre outil de défense.

La défense antimissiles peut la compléter mais ne peut pas s’y substituer et, de mon point de vue, une dissuasion nucléaire crédible demeurera l’une des fonctions clés de la sécurité de l’OTAN pour les années à venir.

Enfin, le déséquilibre marqué entre les forces américaines et européennes représente sans doute une autre difficulté.

Ce déséquilibre entraîne des incompréhensions dommageables pour le lien transatlantique et pèse sur la force du consensus.

Durant la présidence française de l’Union européenne, les Européens se sont engagés à accroître leurs capacités militaires, qu’elles agissent dans le cadre de l’OTAN comme de l’UE.

Nous aurons besoin de temps et d’énergie pour que la situation évolue.

Mais il s’agit là de la seule voie de progrès pour un partenariat transatlantique plus équilibré.

Nous devons également mieux coordonner l’action de l’Alliance avec celle de l’UE.

La compétition entre l’OTAN et la PESD a duré de longues années.

Aujourd’hui, chacun comprend mieux que nous avons besoin des deux.

Et il est donc possible de renforcer la coopération entre ces deux organisations qui peuvent concourir à la gestion de crise.

Cela pourrait se traduire par la mise en place d’un principe simple : l’organisation désignée pour gérer les aspects sécuritaires d’une crise doit disposer de l’ensemble des moyens nécessaires au règlement de la situation.

Cette désignation de l’organisation considérée comme la plus efficace face à la crise rencontrée se faisant, bien entendu, dans le cadre d’une décision éminemment politique.

Ce chantier des relations entre l’OTAN et la PESD est sans doute l’un des plus complexes.

Cette interrogation sur le sens du lien transatlantique porte aussi sur les relations que l’Alliance doit développer avec d’autres partenaires.

Quelles relations doit-elle établir avec les autres partenaires mondiaux ? Je pense en particulier à la Russie.

La troisième grande question à laquelle nous conduiront sûrement nos réflexions autour du concept stratégique concerne les conséquences concrètes que nous devrons en tirer pour le fonctionnement de l’organisation.

Ainsi, comment peut-on améliorer les nombreux processus de décision ? Quel degré d’autonomie doit-on accorder aux commandements militaires ? Quelle doit être la place du comité militaire ?

Je pense que la réponse à toutes ces interrogations sera d’autant plus cohérente si nous fixons une méthode, une démarche :

identifier dans un premier temps les besoins de sécurité.

Ces besoins détermineront le niveau d’ambition que les nations fixeront à l’Alliance.

Il en découlera les moyens et les structures nécessaires à mettre en œuvre.

Ces ambitions devront être raisonnables et en rapport avec les capacités réelles des nations.

Et nous avons là, nous militaires, un rôle essentiel dans le débat. Nous devons assurer cette cohérence entre ambitions, capacités et efficacité.

C’est dire que l’expertise militaire sera donc essentielle dans la conduite des débats.

Elle l’est d’autant plus que l’expérience afghane est lourde de sens.

En effet, la crédibilité de l’OTAN se mesure aussi à l’aune de ses succès.

Or le théâtre afghan nous révèle des dysfonctionnements qui réduisent l’efficacité de nos troupes.

Je pense, entre autres, aux divergences d’appréciation dans la conduite de la mission, et notamment en termes de règles d’engagement ; à la réactivité des structures de commandement ; aux financements communs ; aux réseaux de communication,...

Le retour d’expérience devra donc être totalement exploité, même s’il ne faut pas que cette seule crise devienne le point focal des réflexions pour déterminer un nouveau concept.

L’OTAN devra veiller à préserver son action en tant qu’organisation militaire de référence.

C’est elle qui permet d’assurer l’interopérabilité des forces dans le cadre de l’Alliance, mais aussi de l’UE ou de coalition ad hoc.

C’est elle qui garantit l’efficacité de nos troupes engagées ensemble dans les opérations.

Le nouveau concept ne doit pas vider l’Alliance des outils dont nous avons besoins aujourd’hui comme demain.

Vous l’aurez compris, au moment ou nous nous lançons dans des réflexions concernant l’Alliance qui nous a garanti plus d’un demi-siècle de sécurité collective, il me semble fondamental de bâtir notre futur sur des bases fermes.

Ces réflexions doivent nous conduire à définir nos valeurs et nos intérêts communs et, au-delà, à partager les responsabilités qui en découlent.

Sources : EMA

Droits : Ministère de la Défense

Dernière modification : 29/09/2009

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